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Retraites - Les pistes d’Eric Woerth - France Soir

In France Soir - Propos recueillis par Dominique de Montvalon 20/04/10 à 09h08.

Dans l’interview que le ministre du Travail accorde à France-Soir, il répond aux questions que les Français se posent.

Petit à petit, la réforme des retraites prend forme. Dans l’interview exclusive qu’il accorde à France-Soir, Eric Woerth lève une partie du voile sur un dossier qu’il sait explosif. Le ministre du Travail – qui a reçu les syndicats les uns après les autres le 12 avril, et s’apprête à rencontrer jeudi, rue de Grenelle, les représentants de la Fonction publique – commence à fermer des portes, et à en ouvrir d’autres.

Allongement probable de la durée de cotisation, départ plus tardif à la retraite, mise à contribution des hauts revenus, ouverture du dossier pénibilité, prise en compte de l’inégalité actuelle hommes-femmes et même réforme annoncée de la retraite des parlementaires et des ministres : Eric Woerth pose de premiers jalons. Tout en affirmant que tout est encore « sur la table » et qu’il n’y a pas quelque part un projet entièrement ficelé. Il insiste, après le rapport alarmant du Conseil d’orientation des retraites (Cor) sur l’urgence de cette réforme. Et il appelle les responsables politiques qu’il recevra bientôt à être sérieux, donc « constructifs ».

FRANCESOIR. Les prévisions pour les vingt années à venir du Conseil d’orientation des retraites (COR) sont assez effrayantes. Ne sont-elles pas exagérées pour inciter les Français à comprendre que la réforme des retraites est indispensable ?
Eric Woerth. D’abord un mot sur ce Conseil. Quand a-t-il été créé ? En 2000, par le gouvernement de Lionel Jospin, Martine Aubry étant à l’époque ministre de l’Emploi et de la Solidarité. Qui le compose ? Principalement des parlementaires de gauche et de droite, des représentants des syndicats et des organisations patronales, et des experts. Le rapport dont vous parlez a été approuvé par tous les membres. Personne n’en a contesté les chiffres. Personne n’a dit que c’était alarmiste. Les chiffres ne sont pas contestables, ce sont des projections, et pas des prévisions. C’est un rapport factuel. Il faut oser affronter la réalité. Deuxièmement, ces chiffres se basent sur des hypothèses très longuement discutées. Par exemple, le COR fait l’hypothèse du retour au plein-emploi. Il est clair que si l’on ne revient pas au plein-emploi dans les dix-quinze ans qui viennent, la situation ne pourra être que pire.

F.-S. Le président de la République a dit qu’il voulait une réforme « juste ». Cela veut-il dire que les plus riches seront mis à contribution plus que les autres ?
E. W. La réforme des retraites doit être juste et elle le sera. Trois exemples. Premièrement, certains ont des vies professionnelles beaucoup plus dures, par exemple parce qu’ils portent pendant des années des charges très lourdes qui, physiquement, les « cassent ». Je veux en tenir compte, en intégrant la reconnaissance de la « pénibilité » dans notre réforme. Deuxièmement, l’exemplarité est une attente très forte des Français. Avant d’être ministre, j’étais parlementaire : je pense que le régime des députés et des sénateurs doit évoluer. Troisièmement, le gouvernement est totalement opposé à la hausse généralisée des impôts et des cotisations pour financer les retraites, parce que cela signifie moins d’argent sur la fiche de paye, moins de pouvoir d’achat et moins d’emplois. Mais pour que la réforme des retraites soit juste, nous demanderons un effort supplémentaire à certains revenus.

F.-S. Dites le franchement, en réalité tout est déjà bouclé, et vous savez parfaitement où vous voulez en venir. Ne vaudrait-il pas mieux nous le dire tout de suite et en face ?
E. W. Nous avons fermé deux portes, je l’assume : baisser les pensions de retraite et augmenter les cotisations. Pourquoi ? Mais parce que c’est à l’opposé d’une réforme juste ! Comment pourrait-on parler de justice en expliquant aux Français que leur niveau de vie va baisser, qu’ils vont tous payer plus d’impôts et que les retraites seront moins élevées ! Nous sommes favorables à ce que l’on travaille un peu plus pour tirer les conséquences du fait que l’on vit quinze ans de plus aujourd’hui qu’en 1950. Mais, une fois qu’on a dit cela, il y a énormément de sujets dont il faut discuter avec les partenaires sociaux. Ils sont au cœur de la concertation que je mène avec eux, mais aussi avec les partis politiques, depuis le 12 avril. Ces sujets sont les suivants : comment travailler plus ? Comment tenir compte de la pénibilité ? Comment donner une place plus grande aux seniors ? Comment faire vivre la solidarité entre les individus dans notre système de retraite, par exemple à l’égard des femmes ou de ceux qui ont une vie professionnelle précaire ? J’en discute avec chacun des partenaires sociaux séparément : ils le souhaitaient dans leur grande majorité pour pouvoir s’exprimer de manière approfondie. Je n’exclus pas également des réunions communes où tous seront présents en même temps, par exemple sur la pénibilité ou l’emploi des seniors, car certaines organisations syndicales semblent le vouloir.

F.-S. Va-t-on remettre en question les retraites de ceux qui sont actuellement à la retraite ?
E. W. Je le dis clairement : les retraités d’aujourd’hui ne verront pas leurs pensions baisser ou remises en question. De même, ceux qui ont atteint l’âge de la retraite, mais ont fait le choix de prolonger leur activité ne sont pas concernés par la réforme. Ce que nous changeons, ce sont les règles pour ceux qui n’ont pas encore atteint l’âge de la retraite.

F.-S. Y a-t-il un risque que les pensions de retraite diminuent alors qu’elles sont déjà, pour certains, très faibles ?
E. W. Je rappelle que le rapport du COR montre que la retraite moyenne va continuer de progresser de 20 % d’ici à 2030, c’est un point très important. Et depuis 1970, le taux de pauvreté des retraités a été divisé par 3,5 : il est aujourd’hui plus faible que celui des actifs. Cela étant dit, ces chiffres sont des moyennes, qui recouvrent donc par définition des situations diverses. Faire une réforme juste, c’est précisément dépasser le raisonnement arithmétique pour regarder la diversité des situations. Nous avons sur ce sujet déjà pris des initiatives pour revaloriser les petites pensions. Nous respectons à la lettre l’engagement du président de la République de revaloriser de 25 % le minimum vieillesse sur le quinquennat : cela représente 150 euros de plus par mois pour 400.000 personnes ! Nous augmentons également les petites pensions agricoles : 230.000 personnes auront 350 euros de plus par an.

F.-S. Que dites-vous à ceux qui, proches de l’âge de la retraite, cherchent maintenant à être mis à la retraite le plus vite possible pour ne pas être touchés par la réforme qui se prépare ?
E. W. Je leur dis qu’il n’y a aucune raison de s’inquiéter ! Il faut bien comprendre que l’évolution des règles de retraite ne se fait pas du jour au lendemain, mais s’étale sur plusieurs années. Ceux qui s’opposent à toute réforme essaient de faire croire que du jour au lendemain vous vous retrouvez à travailler plus longtemps, alors que vous vous attendiez à partir tranquillement à la retraite. C’est totalement mensonger de dire cela : je le dis et je le répète, le changement des règles est progressif de même que je répète que ceux qui ont aujourd’hui dépassé l’âge de la retraite mais ont choisi de prolonger leur activité ne verront pas les règles modifiées.

F.-S. Les impôts, du fait de la réforme, vont-ils augmenter ?
E. W. Non, le gouvernement l’exclut totalement. Il faut dire la vérité aux Français. Plus d’impôts, c’est moins de pouvoir d’achat, moins de compétitivité, moins d’emplois et plus de chômage. Et tout ceci sans régler le problème du déficit des régimes de retraite ! Un seul exemple : l’impôt sur les sociétés, avant la crise, c’était 50 milliards d’euros (moitié moins en 2009). Le déficit des retraites en 2010, c’est 32 milliards d’euros. Donc même en augmentant l’impôt sur les sociétés de 50 %, le problème de 2010 ne serait pas réglé, et je ne parle même pas des années qui suivent, puisqu’on sait que le déficit ne va faire qu’augmenter si nous ne faisons rien.

F.-S. Allez-vous œuvrer pour que les seniors – que leurs entreprises mettent à la retraite alors qu’ils ont toujours envie de travailler – puissent cesser d’être poussés dehors ?
E. W. Je pense que sur ce sujet la France est en train de changer. Les entreprises ont compris que l’expérience de leurs salariés seniors était un atout, parce qu’ils ont acquis des compétences qu’ils peuvent transmettre aux plus jeunes. Contrairement à ce que beaucoup croient, jusqu’à 59 ans, nous sommes dans la moyenne européenne en termes de taux d’emploi des seniors. Mais nous devons faire mieux après 60 ans. Nous voulons absolument faire avancer les choses. Nous avons, par exemple, interdit la mise à la retraite d’office des seniors. Nous commençons d’ailleurs à avoir de premiers résultats (le taux d’emploi des seniors a augmenté de près d’un point entre 2008 et 2009), mais nous devons vraiment continuer nos efforts. Le véritable enjeu de société est là, et nous serons au rendez-vous.

F.-S. Que dites-vous à des jeunes de 20 ans qui se demandent si, dans quarante ans, ils pourront avoir une retraite ?
E. W. Je veux leur dire que c’est justement pour eux que nous faisons cette réforme. Notre système de retraite est un élément de notre patrimoine national et de notre pacte républicain. Et le patrimoine, ça se transmet, ça ne se dégrade pas. En France, préparer sa retraite est d’abord un acte collectif, c’est la société qui s’en charge, avec le système de retraite par répartition. De la même manière que la prise en charge de la santé des Français est d’abord une responsabilité de la société française, pour éviter que chaque Français se retrouve seul à devoir le faire. C’est pour cela que l’on dit que le système de retraite français est fondé sur la solidarité : vous n’êtes pas seul pour préparer vos vieux jours.

F.-S. Les femmes ont aujourd’hui en moyenne des pensions de retraite très faibles. La réforme ne va-t-elle pas aggraver leur situation ?
E. W. La retraite des femmes s’est progressivement améliorée, parce qu’elles ont été de plus en plus nombreuses à travailler ces quarante dernières années. Il reste un écart entre les droits à la retraite des femmes et des hommes, mais il se résorbe : leur durée d’assurance est ainsi quasiment égale à celle des hommes pour les générations nées après 1970.
Mais il est incontestable qu’il faut continuer de progresser. Pour moi les choses sont claires : au-delà de la prise en compte de l’interruption de carrière pour élever ses enfants, que le gouvernement a défendu avec beaucoup de vigueur il y a quelques mois, l’une des principales questions est de combattre l’inégalité salariale entre les hommes et les femmes. Un salaire inférieur à celui d’un homme à compétences égales, cela veut dire non seulement un écart de salaire pendant la vie active de la femme, mais aussi à la retraite. Il faut également continuer à favoriser la conciliation entre vie familiale et vie professionnelle, pour que les femmes puissent avoir de meilleures carrières. Conformément à l’engagement du président de la République, 200.000 offres de garde supplémentaires seront financées d’ici à 2012.

F.-S. Si vous faites travailler les gens plus longtemps, n’allez-vous pas aggraver le chômage des plus jeunes ?
E. W. Il faut dire la vérité aux Français. Ce n’est pas en enlevant du travail aux plus de 55 ans qu’on en donne aux moins de 30 ans. Car, sinon, comment expliquer que nous ayons en France à la fois un taux d’emploi des seniors parmi les plus faibles d’Europe (38,9 %) et un taux de chômage des jeunes parmi les plus élevés (19 % fin 2008, contre 15,6 % en Europe) ?

F.-S. Les parlementaires, pour s’impliquer dans la réforme, doivent-ils revoir les conditions (fort avantageuses) de leur propre retraite ?
E. W. J’ai été le premier à dire qu’il faut une réforme des retraites des parlementaires, comme des ministres. On ne peut pas demander un effort aux Français sans demander un effort aux parlementaires, et je pense qu’une grande majorité d’entre eux en est convaincu. C’est une question d’exemplarité.

F.-S. N’est-il pas temps d’aligner les conditions de retraite des fonctionnaires sur celles des salariés du privé qui, eux, sont très défavorisés ?
E. W. Mon objectif, ce n’est pas de diviser les Français, mais au contraire de les rassembler autour d’une réforme juste. Il y a des différences entre le public et le privé en matière de retraite. Elles ne doivent ni être caricaturées, ni mal comprises. Certaines sont justifiées par des raisons objectives, d’autres sont plutôt l’héritage de situations historiques, dont il est nécessaire de voir si elles sont encore justifiées. Nous l’avons dit dès le départ : tout est sur la table et la concertation va nous permettre d’avancer ensemble sur ce sujet.

F.-S. J’ai 56 ans, et je suis au chômage. On me dit que je suis trop vieux et que je n’ai plus qu’à attendre la retraite. Mais si la durée de cotisation nécessaire pour avoir une retraite à taux plein augmente, ma retraite ne va-t-elle pas diminuer d’autant ?
E. W. Absolument pas. Lorsqu’on est au chômage, on continue à valider des trimestres pour sa retraite. C’est un élément essentiel de la solidarité ! Chaque année, la solidarité nationale finance les cotisations retraite des chômeurs pour un montant de 9 milliards d’euros. Mais cela ne doit pas nous dispenser d’agir pour que les seniors aient toute leur place dans les entreprises. La société doit comprendre que l’on a changé de génération. Je crois que chacun comprend qu’avoir 60 ou 65 ans aujourd’hui, ce n’est pas du tout la même chose qu’il y a trente ou quarante ans.

F.-S. Est-il raisonnable d’espérer un accord national, donc non partisan, sur cette réforme ?
E. W. Je le souhaite, je ferai tout pour cela. C’est un enjeu de société et c’est une réforme d’intérêt général. Chacun, quel que soit son parti politique, devrait, je pense, y contribuer de façon constructive. Lorsque j’entends de la part de l’opposition des critiques caricaturales sur le rapport du COR, alors que c’est un organisme indépendant qui a justement été créé par Lionel Jospin et Martine Aubry, je me dis que ce n’est pas une position responsable. On ne peut pas soutenir les projections à trente ou cinquante ans en matière de climat, et contester l’idée même qu’on puisse en faire à cet horizon quand il s’agit des retraites. On ne peut pas être un responsable politique, et refuser tout débat sur ce qui va se passer au-delà des cinq prochaines années !

F.-S. Que souhaitez-vous dire aux syndicats – que vous avez reçus lundi – au moment où la négociation va s’engager ?
E. W. Je veux leur redire que nous serons au rendez-vous de l’écoute et de la concertation. C’est ensemble que nous sauverons notre régime de retraite, et c’est avec eux que nous construirons l’avenir de notre système de solidarité.

Cet article est repris du site http://news.google.com/news/url?fd=...

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