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Les dents du brochet - Le Point

In Le Point - Claude Imbert

Cette réforme des retraites, devenue la mère de toutes les réformes, se profile dans un climat plutôt pathétique. Non parce qu’un Sarkozy mal en point peut encore y sauver ou y perdre son quinquennat, mais parce que la France y joue son avenir immédiat.

Le style présidentiel de Sarkozy a brouillé le bilan du réformateur, moins médiocre qu’on dit. Maintes réformes ont certes pâli ou périclité, mais d’autres ont percé le mur du statu quo et feront leur chemin. Il reste que la crise financière ne promet pas une sortie apaisée : la croissance patine autour de 1 %, le chômage ne baissera pas de sitôt et l’entassement de l’emprunt voué à la relance s’empile sur un déficit depuis longtemps inquiétant. Après l’alarme internationale de la crise, ce qu’on redécouvre, c’est tout bonnement le Mal français.

Si bien que la réforme pressante d’un système de retraite creusant sans fin le gouffre financier devient pour la France une bataille historique. Il y a en effet du pathétique dans cette sommation de réforme que les marchés du monde et une Europe en gésine adressent à notre Nation, encore hébétée.

Hébétée, oui, abasourdie par une mutation qui la fouaille de fond en comble ! Et qui lui flanque sous le nez le couperet arithmétique des retraites : des actifs de plus en plus insuffisants pour payer des retraités de plus en plus nombreux et qui vivent de plus en plus longtemps. Devant cette fatalité démographique, nombre de nos concitoyens s’affolent comme poissons que le filet du pêcheur fait tressauter à la surface. C’est qu’il les arrache à leur élément. En l’occurrence, à l’océan des « avantages acquis ». Et le corps social, en France, a les dents du brochet : il engoule tout mais ne dégorge rien. Lui arracher l’« acquis », c’est lui arracher la gueule !

Ces Français-là sont convaincus, disent-ils, par l’inéluctabilité d’une réforme. Mais aussitôt - et dans le même sondage ! - ils refusent qu’on touche aux éléments essentiels d’un paramètre intenable. L’âge légal de la retraite, porté par Mitterrand de 65 à 60 ans, n’en est qu’un des piliers. Mais il est celui que l’allongement de nos vies suggère comme le plus logique. Il est d’ailleurs celui que tous les pays développés ont décidé d’adapter jusqu’à le porter, ici ou là, à 67 ou 68 ans.

Qu’à cela ne tienne, le « 60 ans » devient, chez nous, la vache sacrée de toutes les résistances, le tabou obsessionnel. A croire que tous les grands pays européens - sauf nous ! - ont perdu le sens commun... Quelle foutaise !

Le bon sens justement plaide pour un système par points où chacun serait libre de partir tôt avec une retraite restreinte ou tard avec une retraite plus aisée. Mais allez donc suggérer, pour y parvenir, la fusion de nos quarante régimes par répartition, alors qu’on déclare impossible d’unifier le sort des fonctionnaires et du privé... Nous sommes en vérité plus socialistes que les socialistes suédois, qui - tenez-vous bien ! - ont injecté une petite dose de capitalisation dans leur système. Monsieur Woerth, notre négociateur national, se prépare un bel été...

Les inconscients tirent orgueil de notre « exception française », qui s’affiche aussi dans nos 35 heures. Ou encore dans une sous-syndicalisation (8 % des actifs) qui rend à elle seule dérisoire la rêverie récurrente à des modèles nordiques. Cette singularité nationale, voyons-la plutôt pour ce qu’elle est : l’isolement d’une Nation exténuée dans un monde nouveau ! Et qui la presse de se réveiller.

Le pire trait du Mal français, c’est l’impuissance publique à réformer un modèle d’assistances en tout genre, assis depuis trente ans sur l’emprunt et la dette publique. La peur panique de la rue inspire à nos caciques la berceuse plutôt que le contrepoison. Et, depuis 1995 et la reculade de Chirac-Juppé, aucune majorité ne bronche pour imposer sans contorsion les voeux de ses électeurs. Sarkozy, fanfaron de réformes, n’osa pas lui-même effacer les 35 heures et affronter les bastilles syndicales du statu quo. Recherche de consensus ? Bravo ! Mais, chez nous, le compromis vire à la concession. Et finit dans la concession à perpétuité au cimetière des réformes.

Dans le pétrin où nous sommes, il ne faut guère attendre de l’opposition socialiste qu’elle tende au pouvoir la perche d’un « pacte national ». Elle asticotera Sarkozy, tirera le bénéfice démagogique du harcèlement, mais le laissera se dépêtrer. Ainsi évitera-t-elle d’avoir, un jour, à affronter elle-même la réforme inéluctable d’un système condamné.

Quant au président, qui croit encore à la méthode douce, il songe peut-être, lorsqu’il en désespère, au chancelier Schröder. La grande réforme à marche forcée de ce socialiste allemand lui a, vous vous en souvenez, coûté le pouvoir. Mais elle a fortifié l’Allemagne. Sacrifier sa popularité pour la grandeur de son pays, c’est parfois l’honneur des hommes d’Etat.

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