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Retraites : rendre le système lisible pour vraiment le réformer - Les Échos

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AUGUSTIN LANDIER EST PROFESSEUR DE FINANCE À LA TOULOUSE SCHOOL OF ECONOMICS ET DAVID THESMAR À HEC.

Lentement mais sûrement, avec la patience revendiquée d’un démineur professionnel, le ministre du Travail, Eric Woerth, progresse sur le dossier explosif des retraites. Sa tactique, commencer par casser les symboles inflammables, s’est avérée payante. Le relèvement progressif de l’âge légal (60 ans) et de l’âge automatique du bénéfice à taux plein (65 ans) semble acquis. La pédagogie du Conseil d’orientation des retraites et la machine à communiquer bien huilée de la majorité ont progressivement préparé l’opinion publique à renoncer à ces symboles. Dans l’opposition, le débat ouvert entre dogmatiques des 60 ans et réformistes prudents donne lieu à une cacophonie, dont le PS sort affaibli.

Mais au-delà de l’habileté tactique, la cristallisation du débat sur un marqueur symbolique tel que l’âge légal signe aussi un renoncement, qui, lui, est une bien mauvaise nouvelle : une remise à plat ambitieuse du système des retraites n’est plus à l’ordre du jour. Pourtant, un système de droits unifié, où les travailleurs accumuleraient des points individuels année après année, serait un grand pas en avant. Pour les cotisants, ce système permettrait de se défaire de la superpo-sition illisible et arbitraire des régimes actuels, qui n’est pas conçue pour des salariés désormais contraints à la mobilité professionnelle. Il apporterait sécurité et lisibilité. Pour la collectivité, ce système serait plus facile à équilibrer, sans rien céder sur le principe de la répartition, ni sur la possibilité d’opérer une redistribution entre niveaux de revenus ou de pénibilité. Il est donc politiquement acceptable. Les Suédois l’ont par exemple adopté à la fin des années 1990. En France, il est notamment défendu par Thomas Piketty, un économiste proche de Ségolène Royal. Parmi les partenaires sociaux, la CFDT est, elle aussi, sur cette ligne.

Pourquoi la refonte des retraites en un système rationnel de comptes de cotisation individuels est-elle un objectif jugé aujourd’hui inaccessible par les gouvernements, de droite comme de gauche, alors même qu’un fort consensus existe en sa faveur ? Une première réponse pourrait être que les Français sont frappés de déni de réalité et refusent de reconnaître l’ampleur des déséquilibres. Ce n’est absolument pas le cas : le pessimisme affiché dans les sondages par les jeunes générations sur les pensions qu’elles recevront, et le fort taux d’épargne qui en résulte, sont la preuve que les Français sont au contraire remarquablement réalistes sur l’implication des déficits de long terme.

Une seconde réponse est que c’est l’opacité même du système de retraites qui en rend la refonte impossible. Du fait de la complexité des régimes, personne n’est capable de comparer avec précision ses droits à celui d’autres catégories de travailleurs. Le système de retraites opère une redistribution implicite : certains privilèges sont là pour compenser une espérance de vie plus faible ou sont l’héritage de très anciennes négociations. Chacun craint donc d’être lésé dans la réforme, comme les membres d’une famille se disputant l’héritage de vieux meubles dont personne ne connaît la valeur exacte.

Le prochain chapitre des vraies-fausses négociations tournera sûrement autour de la pénibilité : les syndicats veulent la compenser par une retraite moins tardive, le gouvernement déplore le manque de critères objectifs pour la mesurer. Il est donc crucial de poursuivre le travail de transparence engagé par le COR en mettant dans le domaine public des informations précises sur l’espérance de vie et l’état de santé de différentes catégories socioprofessionnelles. Ce n’est qu’à cette condition que le débat pourra avoir lieu dans la lucidité plutôt que dans le soupçon, et sur le fond plutôt que sur les symboles. La démocratie moderne a un besoin urgent de transparence et d’information. C’est de ce besoin et des moyens d’y satisfaire que traite notre dernier ouvrage paru chez Fayard : « La Société translucide ».

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